HackYourPhD en Corée : Open, culture et 기분 (Gibun)

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Les deux co-fondateurs de HackYourPhD ont pris le large cet été pour passer un peu de temps en Corée. Guillaume réalisait un séjour de trois mois à l’Institut Pasteur Korea (IPK). Célya en a profité pour ré-expérimenter la vie de laboratoire tout en bouquinant le livre du même nom [1]. Ce voyage a été source de réflexions sur les différences culturelles et la façon dont elles modèlent nos modes de pensées et d’actions. Comment cela se traduit-il dans notre champ d’intérêt : l’open science ?

The recognition of cultural relativity carries with it its own values . . . It challenges customary opinions and causes those who have been bred to them acute discomfort. . . . As soon as the new opinion is embraced as customary belief, it will be another trusted bulwark of the good life. We shall arrive then at a more realistic social faith, accepting as grounds of hope and as new bases for tolerance the coexisting and equally valid patterns of life which mankind has created for itself from the raw materials of existence. Benedict, Ruth. 1934. Patterns of culture.[2]

Ce séjour a été l’occasion de s’immerger dans la culture coréenne et de découvrir des personnes impliquées dans des initiatives citoyennes aussi bien dans le domaine de l’art, des sciences, de l’éducation et des technologies. Ces rencontres ont permis de saisir comment les différentes cultures apportent une « atmosphère » particulière à un concept, un phénomène, un processus en cours. Ici, c’est la signification même de l’ouverture en science et de sa mise en pratique qui a été questionné.

« Gibun » et bug d’interaction

Pour illustrer ce propos, je reviendrai pour commencer sur une discussion que nous avons eue avec Stella Hayoung Shin. Stella est membre de Creative Commons Korea et particulièrement active dans les projets d’Open Education.  Nous avons eu la chance de passer une agréable soirée en compagnie de cette jeune femme qui vient juste de finir son doctorat en sciences de l’éducation (clap! clap !). Au début de nos échanges, Stella mentionnait un extrait de livre que j’avais partagé sur les réseaux quelques jours auparavant, portant sur la notion coréenne de Gibun.  Ce terme 기분 est difficilement traduisible en français mais le sens le plus proche serait « humeur ».

 

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Après quelques jours en Corée, j’avais en effet partagé mes premiers ressentis sur ce nouveau pays et fait part de ma surprise sur le décalage entre mes faits et gestes et ceux des personnes qui m’entouraient. L’interaction ne passait pas forcément avec les autres, un décryptage ne se faisait pas…. Avec l’envie de comprendre, je m’étais renseignée sur les spécificités culturelles coréennes, et c’est la notion de Gibun qui m’a aidé à mettre des mots sur ce “bug” relationnel ressenti au départ. [3]

Comme me l’expliquait Stella lors de notre rencontre, ce terme peut-être défini comme l’ « atmosphère d’une personne » et concerne le champ des relations interpersonnelles. Les coréeen(e)s savent décoder le Gibun d’une personne, c’est-à-dire des micro-signes que nous, « occidentaux » ne percevont pas forcément. Ils savent alors ménager le Gibun de l’autre pour ne pas l’offenser. Mon incapacité à décoder ces signes m’a souvent donné l’impression durant le séjour d’être un éléphant dans un magasin de porcelaine, avec la peur de mal faire, d’ avoir des gestes déplacés.

Extrait de CultureShock! Korea: A Survival Guide to Customs and Etiquette Par Sonja Vegdahl & Ben Seunghwa Hur posté sur les réseaux sociaux au début du séjour.

Extrait de CultureShock! Korea: A Survival Guide to Customs and Etiquette Par Sonja Vegdahl & Ben Seunghwa Hur posté sur les réseaux sociaux au début du séjour.

Open et imprégnation coréenne

Ce sont ces spécificités culturelles qui ont constitué l’un des fils directeurs de nos échanges avec Stella en prenant comme thématique, l’Open Science/Education. Ces mêmes sujets nous avaient réuni pour la première fois quelques mois auparavant à Bruxelles, nous participions toutes les deux alors à la conférence OpenCon 2015.

Comment aujourd’hui les cultures influencent la signification donnée au terme même d’ouverture/ d’openness ? Pour ce qui concerne la science, comment les normes et les règles implicites d’une culture influencent-elles les pratiques de la recherche ?

J’ai pour ma part partagé mes questionnements sur le poids des relations hiérarchiques en recherche. Ici et peut-être plus qu’en France, l’attaque frontale avec son supérieur n’est pas pensable. Stella confirmait également qu’avant la fin de la thèse, il était très difficile pour un jeune chercheur d’émettre une opinion et un jugement critique sur le système de la recherche. Les quelques personnes actives par exemple sur l’open access étaient des professeurs déjà établis. Ces relations académiques impactent-elles la production même des faits scientifiques ? On peut se demander si une expérience qui ne fonctionne pas telle que prévu au départ (ce qui est la plupart du temps le cas en bio) aura plus tendance à être dissimulée. L’impossibilité de reconnaître directement une erreur, peut-elle amener plus facilement à laisser « couler » en voyant si cela passe ou casse ? Il serait intéressant de creuser du côté des écrits sur la fraude scientifique.

Stella, quant à elle, en tant que jeune docteure en science de l’éducation et membre de Creative Commons Korea a su poser un regard réflexif sur les modalités d’implémentation de l’open en Corée et nous en a fait part. Elle a notamment pointé du doigt l’importance de l’Etat sur ces nouvelles orientations. Ici, tout mouvement activiste débute par une impulsion politique et gouvernementale, drôle de façon pour nous de concevoir ces initiatives (associées chez nous à du bottom-up). Stella nous partageait aussi le rapport particulier en Corée à la propriété intellectuelle. La propriété, sacrée ici, n’empêche pas de nombreuses infractions au copyright, qui sont elles régulées également par l’Etat lorsque la pression des industries culturelles devient trop fortes. Situation bien différente, selon Stella, des Etats-Unis où ce sont ces industries qui règlent directement les infractions avec les individus (à coup de procès) et vice-versa. On peut penser par exemple au procès débuté par la “clique” de Lawrence Lessig aux USA contre Walt-Disney, qui est souvent cité comme l’élément déclencheur des réflexions sur les licences Creative Commons.

Nous avons pu juger nous même de l’ancrage de la propriété intellectuelle lors d’une présentation donnée avec Guillaume sur l’association HackYourPhD et l’Open Science. En effet, la remise en cause de ce modèle dominant par des initiatives open, a suscité de nombreuses questions.

De l’influence d’autres concepts : culture shanzhai et open

Nous avons présenté l’association HackYourPhD et abordé la question de l’Open Science par le biais des interactions Art et Science. Cette soirée avait été organisée par une artiste Binna Choi, membre d’une communauté d’artistes, makers et activistes, le Unmake lab. (merci à Emmanuel pour la mise en contact).

 

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CC-BY-Guillaume Dumas

Après un premier temps de présentation, les questions, récoltées en amont de la soirée ont porté principalement sur des thématiques économiques et juridiques. Le scepticisme au sujet des modèles open était palpable. Pour comprendre cela, il est intéressant de se pencher sur la connotation péjorative que le concept d’open porte aujourd’hui. L’open source plus précisément est associé en Corée à la culture Shanzhai, c’est-à-dire à la culture de l’imitation et de la contrefaçon provenant de Chine. Cette imprégnation rend ainsi délicate la compréhension de l’open au delà de la simple notion de gratuité et de vol, surtout pour l’audience d’artistes qui étaient présents ce soir-là (qui ont déjà du mal à faire reconnaitre leur travail et se faire rémunérer). Les diapos de notre présentation sont disponibles ici pour les curieux.

Pour conclure, je tiens à préciser que les éléments présentés ci-dessus ne sont que quelques observations personnelles sur un temps très court (à peine trois semaines), il est donc important de les prendre avec des « pincettes » et de les considérer comme des invitations à creuser et à approfondir ces propos par des recherches plus poussées.

C’est ce que réalise le réseau OCSDNet dans le contexte des Pays du Sud. L’Open and Collaborative Science in Development Network est composé de douze équipes de chercheurs-praticiens des pays du Sud qui s’intéressent au rôle de l’ouverture et de la collaboration en science comme outil de transformation de la pensée et de la pratique du développement. Les questions culturelles évoquées sous la forme d’ébauche ici surgissent inévitablement dans ce réseau et dans leurs axes de recherche. Je vous invite à y jeter un coup d’œil. L’explicitation de l’influence culturelle sur l’open est un élément de base, me semble-t-il, pour permettre à ce réseau de mener un travail commun dans le souci de l’autre, de son cadre de pensée et d’action et ainsi suivre les principes évoqués par Bénedict Ruth au début de cet article.

« Nous devrions arriver ainsi à une conviction sociale plus réaliste, en acceptant l’égalité et la coexistence de modes de vie, que l’humanité a crée comme principe même de l’existence et ainsi à les porter comme terreau d’espoir et comme nouvelles bases de tolérance »

Ressource supplémentaire : Stella m’a indiqué le lien vers sa présentation à OpenCon2015 “Share or Die : How Korea is Open now”  https://www.youtube.com/watch?v=4faqh9-dgUg


[1] La vie de Laboratoire est un livre écrit par Bruno Latour et Steve Wooglar et publié en 1979. Ce bouquin raconte l’immersion de Bruno Latour durant deux années dans un laboratoire de neuroendocrinologie en Californie. C’est une introduction aux coulisses du monde de la recherche avec ses scientifiques en poste mais aussi ses machines qui participent à la production des faits scientifiques.

[2] Après un certain temps, cette sensation s’est estompée. L’adaptation à une nouvelle culture s’accompagne de cette normalisation des différences. Le “etic” devenant alors “emic”, d’où l’importance des carnets de bord pour se souvenir de ses premiers ressentis.

[3] Essai de traduction citation Bénédict Ruth : La reconnaissance de la relativité culturelle porte en elle ses propres valeurs. Elle met à l’épreuve les opinions établies et provoque celles qui sont nourries par cet inconfort aigu. Aussitôt que cette nouvelle opinion est intégrée dans les croyances et coutumes, elle devient un autre rempart durable d’un bon mode de vie. Nous devrions arriver ainsi à une conviction sociale plus réaliste, en acceptant l’égalité et la coexistence de modes de vie, que l’humanité a crée comme principe même de l’existence et ainsi les porter comme terreau d’espoir et comme nouvelles bases de tolérance »

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